lundi 1 février 2016

Apprendre...

Non, je n'ai pas été la petite fiancée cachée du Docteur Frankenstein. Juste pour dire. Préciser.
Un soir nous arrivions près du Quick des Champs-Elysées, je lui affirmais, cette évidence et loi en moi d'un ni Dieu ni Maître auquel je tenais sans effort. Fondamentalement. Dieu, c'était moins simple, je me disputais souvent avec Lui, au point de me demander s'il existait. Dans un Noé que j'ai commencé à écrire et dont seul le premier chapitre est abouti, Noah dit, quand ils regagnent la terre ferme, quand tout est fini, quand la terre est sèche, quand l'oiseau vole, annonciateur à son tour ; il dit en colère contre Dieu, de tout ça : "Je te prends! Et je te laisse!" Il le répète.
Mais maître non. C'est pas sérieux. J'étais impressionnée par le CV d'Yves, mais une fois cela admit, ce n'était pas tout de lui, et les interstices m'intéressaient.
Quand nous allions à la fac ensemble, le public était partagé entre ceux qui pensaient que j'étais sa meuf ou alors sa fille. Je me disais bien, timide autant, que je pouvais avoir l'air d'une souris hypnotisée par le gourou. Ceux qui nous connaissaient étaient peut-être plus étonnés. J'étais plus obéissante que docile et j'allais chercher les cafés. J'étais secrétaire même particulière non ?

Quand j'ai commencé ce blog, j'étais effrayée, vraiment apeurée à l'idée de dire quelque chose de faux ou en trop sur Yves Lecerf. De ne pas écrire un vrai Yves qui n'existe pas.
Il y avait aussi cette secte qui semblait sommeiller comme un dragon couvrant son or. Eux. La souffrance d'Yves.
Beaucoup m'ont reprochée à raison, toutes ces fautes, de syntaxe ou d'orthographe. Récemment j'ai tenté de corriger, de réécrire, cela après m'être dit que ce langage crypté (car c'est de cet ordre aussi) me servait en ce temps-là. Mais ça n'était pas respecter le Travailleur que de devenir illisible. Écrire, et sans fautes, c'est quelque chose qui a toujours vécu en moi. A l'école en dictée, je balançais plus souvent entre le 0 pointé et le 10 quand j'étais menacée. A n'y rien comprendre. Moi non plus. Mais j'avais une relation affective au travail scolaire, trop mue par mes affects qui bouleversent encore cette relation avec le savoir. Tout se brouille, je deviens idiote. Tout s'allume, la réponse fuse sans que je sache même d'où me vient ce savoir, de je ne sais où... Je n'ai pas de certitudes grammaticales et pour le reste...
Corriger les fautes, sans jamais pouvoir les réparer, avait quelqu'intérêt.

La femme qui a vécu une histoire d'amour avec Yves dans ses dernières années, me disait après sa mort, qu'elle ne pouvait s'empêcher de me voir en rivale. Je lui disais que nous n'étions pas à la même place (un peu comme si la rivalité mère/fille n'existait pas). Je n'étais pas (pour moi) l'Autre femme. Sa présence ne changeait rien à ma relation avec Yves Lecerf. Qui était son autre fille adoptive et l'avait décrété ainsi, un jour, une heure ? Quand Yves venait me rendre visite à l'hôpital, elle restait à l'attendre dans la voiture. Je l'ignorais.


J'ai surmonté beaucoup de choses grâce à lui, sans que jamais il ne me guide, trop. Il était surtout présent. Il me répétait que l'important était d'avoir le diplôme, avant même de rêver d'une bonne mention. J'avais pourtant peur. Comment faire quand de plus, on veut tout faire soi-même, qu'on refuse d'être aidée, qu'on en tire même de la gloriole, qu'on n'y peut rien. Il ne me conseillait pas, mais mettait à ma disposition le matériel pour travailler.
Je ne voulais pas me marier avec mon père,  ni même un mariage mystique l'ayant perdu trop tôt. Je ne voulais pas me marier avec Yves, qui avait l'âge d'être mon père, même en rêve. Je l'ai compris et il l'a compris. Cette différence d'âge était historique pour moi. Une génération c'est une histoire et d'autres traces. Je n'avais pas envie d'être adorée. Non, qu'il m'aime voilà l'important.
En perdant mon père j'ai perdu à jamais tout sentiment de sécurité. Celle qu'Yves Lecerf m'offrit me permis d'avancer, de travailler, de m'aider à chercher, ce qui m'est le plus cher au monde.

lundi 28 décembre 2015

LES ENFANTS

Yves Lecerf aimait à regarder Princesse Sarah un manga de la fin des années 80, auquel il s'identifiait, oui. C'était rigolo et pas tant que ça dans le fond. Une orpheline était la proie d'une méchanceté sans borne. Yves aussi plongé dans les malheurs de cette petite que le Dr House est passionné par les soaps sur l'hôpital...
Yves était proche de l'enfance, elle le touchait d'aussi près et il n'en revenait pas. Il lui en manquait des morceaux et il en était chagrin. Un grand enfant si on finissait par le connaître et l'écouter (je lui disais 9 ans à vu de nez). Et il aimait les enfants qui lui permettaient de faire exister cette enfance en lui. La sienne et celle des siens, ceux qui l'avaient été.



A l'époque aussi de notre rencontre, Yves en vint un jour à me parler de son "vrai-faux-fils", un petit garçon d'environ trois ans dont-il était supposé être le père. Il n'y croyait pas vraiment, mais s'attacha vite à l'enfant. Il aimait ce temps-là, ce monde-là, moins tricheur, mais jusqu'à quand ? Avec la mère du petit, une sorte de guerre était constante encore. Difficile pour Yves Lecerf de connaître une quelconque paix. La jeune femme lui demandait un test de paternité qu'il se refusait à faire. Une question de vrai-faux à laquelle il ne souhaitait pas forcément de réponse. Il avait envie d'être le père et il se savait bon père. Il voyait donc régulièrement son fils, quand il n'était pas trop en crise avec la mère.
Un jour, celle-ci décida de le lui confier pour une soirée, sans elle. Yves était inquiet et aussi de rester seul avec l'enfant. Il me demanda d'aller avec lui. Mais au vu des relations avec la jeune femme, je pensais que ce n'était pas forcément une bonne idée. Et que si elle l'apprenait, ce serait l'occasion de conflits inutiles. Je conseillais à Yves d'y aller avec Sydney, son autre fils. La soirée fût très agréable, mais la mère trouva le moyen de la gâcher plus tard en récriminations.
Pour mettre fin à cette guerre de tranchées permanente, je demandais à Yves pourquoi il ne ferait pas ce test de paternité. Je regrette à présent, parce que je crois tout de même que certains mensonges peuvent faire du bien et Yves le savait. Il n'était pas le père mais s'en foutait. La mère au vu des résultats, dingue encore et voulant ignorer que Yves avait déjà adopté l'enfant, déposa devant chez Yves tous les jouets qu'il avait offert à l'enfant qu'il ne revit plus. Une autre douleur.
Tant de malheurs autour de l'enfance qui lui était si nécessaire, ça pose question. Les mères peuvent-elles jouer autant avec cette enfance ? Torturer Yves devenait une habitude.

Il s'est soucié de moi comme un père. Un vrai seulement. Celui que je m'imaginais ne jamais revoir... Un père intello par défaut et j'y avais pensé. Après que je me soies tue, je babillais ensuite avec lui dans le bonheur d'une certaine enfance dont nous avions été floués. Nos inquiétudes, nos passions, l'astrologie, la Comtesse de Ségur, la connaissance, la rigolade et la tendresse. Bien évidemment je n'étais pas sûre des sentiments que je lui supposais avoir. Il me donna pourtant tellement de preuves. Quand je me mis à reparler nous avons même appris à être heureux, parfois. C'était plus facile entre nous à cause de ces deux douleurs qui nous occupaient tant. Cette tristesse gaie dont nous étions faits à partager. Du bonheur, oui je crois que nous en avons parfois connu.
J'ai toujours été fière de mon père, même doutant pourtant de lui, en en sachant si peu de sa vie. Yves Lecerf n'allait pas le remplacer. Il n'y avait pas erreur sur la personne. A un certain moment de notre relation, je l'ai adopté et lui ai demandé de le faire. Le reste de notre histoire prouva qu'il avait pris cette demande au sérieux.
Quand je tombais malade en 89, il se préoccupa de moi magnifiquement, je dois dire. Et aux autres hospitalisations aussi. Il appelait ma famille régulièrement, qui elle aussi l'avait adopté. Me visitant chaque jour, à supporter ma violence parfois. Il y avait quelque chose aussi de familial dans ces colères qui me prenaient alors, comme avec quelqu'un avec qui on ne sera jamais séparé.
Un dimanche à Perray-Vaucluse, en 1991, j'allais manger au restaurant avec un de mes frères et ma mère. Ma souffrance absolue était d'être clouée à cet hôpital. Une telle douleur enfermée et là ! Nous étions sortis de l'enceinte et je leurs en voulais de me ramener à mon malheur. Ils allaient repartir, eux. Je descendais de la voiture, Yves était là. J'abrégeais les au-revoir et m'asseyait sur l'herbe avec mon pote. Il m'avait apporté des livres de Isidore Isou, une sorte de fada de circonstance jugeait-il. Et il me murmurait : "Il ne faut pas que je parle trop fort, sinon ils vont aussi m'enfermer..." Et ce n'était pas le plus improbable, c'est pourquoi c'était vraiment drôle. Il prenait ce jour-là le relai de ma famille. C'était comme ça justement.
J'étais découverte folle, il continua à ne pas le penser, me laissant libre d'être la même. Il cherchait des réponses improbables. Peut-être avais-je mangé sans le savoir de l'ergot de seigle ?(!) Quand en 92 je passais avec succès mon diplôme ayant décrit la vie, l'horreur moyenâgeuse de l'hôpital Perray-Vaucluse où je séjournais un mois et demi. Ensuite, il se baladait de classe en classe pour parler de mon travail. "Mais comment peut-elle écrire ça puisqu'elle est folle ?" C'était la question récurrente.
En 95 à l'annonce de sa mort, je me fis hospitaliser à la Salpêtrière. Dès le lendemain je souhaitais en repartir. Il ne reviendrait pas. C'est tout. 

L'ami

Une amitié sans faille.
Beaucoup de gens aimaient Yves. C'était un bon camarade, a good fellow.
Une fois par mois à peu près, il se rendait le samedi chez Robert Jaulin, quand celui-ci habitait encore Montmartre. Ils étaient tous deux mathématiciens et issus de grandes familles. Croire qu'Yves pourrait avoir envie de déboulonner Jaulin, était seulement impensable et bête et prendre ses désir... Il était redevable. Ils discutaient, c'était là l'important pour eux. Pas sûre que Jaulin se ralliait inconditionnellement à l'ethnométhodologie, mais ils en parlaient. Et grâce à Yves Lecerf, tout de même, le diplôme était reconduit. Sous la tutelle d'Yves ? Si sa seule requête était que les étudiants purement ethnologues fassent un lexique, et c'était une vraie lutte pour ne pas y arriver, l'ingérence était mince.



Il était ami de longue date avec Thierry Baffoy qui avait d'abord été celui de Didier Lecerf, le frère d'Yves qui avait aussi participé à la rédaction des Marchands de Dieu. Et ils s'étaient retrouvés dans la lutte contre les sectes. Il fût l'un de ceux qui décidèrent que la messe d'enterrement de Yves aurait lieu dans cette chapelle près de Montparnasse, chapelle catholique. Peut-être était-ce le souhait de Yves ? Je n'en sais rien et cela m'étonnait.

Georges Lapassade était également un proche. Mais dans ces relations où se mêlait pourtant principalement leur carrière universitaires, les relations n'étaient pas toujours si simples et bardées de rivalités tout de même. Yves aussi voulait être en haut, maintenir sa place. Il était ambitieux mais le plus souvent honnête. Avec certains profs d'ethno donc, c'était cependant une lutte à mort. Ils étaient ses ennemis à faire croire qu'on allait leur voler leur liberté. Ils présentèrent un ou des projets pour l'UFR qui furent tous refusés. Ceux d'Yves non. Et je voyais bien, en bossant avec lui, qu'il était une bête administrative qui avait été autre chose qu'un professeur, mais plutôt un fonctionnaire de plus haut vol. Il savait qu'ailleurs il aurait pu gagner dix fois plus d'argent. Mais le combat contre la secte l'avait laissé exsangue.

Il y avait aussi Edouard Parker, vieille connaissance avec qui il travaillait à certaines périodes, faisant de la prévision. Pour l'avoir aidé à prendre en dictée, il y travaillait la nuit quand toute la maison de son ami dormait. Ils écrivirent deux livres ensembles Les dictatures d'intelligentsias et L'affaire Tchernobyl. Parker était très à droite et Yves pas si loin et pro-nucléaire à tout crin. Comme le disait Yves le nucléaire français était en quelque sorte son bébé. Il en avait fait les premiers calculs informatiques. Ils défendirent l'indéfendable, en niant toutes les accusations contre le nucléaire. Pour eux aussi le nuage était resté à la frontière ou n'était pas aussi dangereux qu'on le disait. Yves se rendit à Tchernobyl et y prit un cailloux que j'envoyais à examiner. Irradiée ? Ils voulaient prouver que le danger était moindre, pas seuls à tenir ce raisonnement en France. La réalité de Tchernobyl on la verrait plus tard, et combien ils s'étaient trompés. Pas sur tout. Pour l'un ou l'autre livre, ils furent invités à une émission de débat très regardée. Edouard Parker pétât un plomb en direct, un délire droitier qui sidéra tout le monde. Il ne faisait que dire ce qu'il pensait et ça ça m'étonnait moins. Et Yves ne parla pas sur ce plateau, tout le monde étant à son tour sidéré par ce discours, gêné. Je n'avais jamais aimé Edouard Parker. Yves se demanda si il devait continuer de travailler avec son ami. Ils se séparèrent, mais ce ne fût pas simple. Et Yves se trouva bientôt à cours d'argent, car ce travail avec Parker était très bien rémunéré.


Une vraie amitié se noua comme je l'ai écrit ailleurs, avec Harold Garfinkel. Yves défendant l'ethnométhodologie, une belle relation s'entamait depuis sa première visite en Californie. Pas disciple, reconnaissant pourtant, et chercheur principalement.

Non, Yves n'était pas seul, appuyé cependant à une solitude qui le blessait constamment. Il m'expliquait que c'était difficile l'amitié, que la plupart de ses amis étaient aussi ses collègues. Alors c'était plus compliqué qu'un simple mot. Et c'était malgré tout seul qu'il avait du affronter les sectes, celle des Trois saints cœurs, mais sinon la scientologie qui mettait entre autre des lettres d'insultes dans les boîtes à lettres des voisins d'Yves. Malmené et abandonné des siens, il éprouvera des difficultés à faire simplement confiance.

lundi 26 octobre 2015

L'HORREUR DES SECTES

Mon intérêt personnel pour les sectes depuis fort longtemps joua son rôle dans mon désir de comprendre cet homme, de le rencontrer. De la curiosité d'abord. Jamais je n'aurais imaginé que cela me bouleverserait autant. 
Dans les années 70 il en était question tout particulièrement, elles grouillaient.
Je me souviens de notre rigolade quand nous lisions des messages du fondateur des Enfants de Dieu, du genre "Vas-y maman jette ton soutien-gorge !". Ça ne s'invente pas...
J'étais intéressée, fascinée en quelque sorte et j'aurais aimé peut-être faire partie de l'une d'entre elles. Faire partie d'un groupe ne m'était pas étranger. 
Mais je lisais bien sûr et comme d'habitude, les mauvais livres comme celui d'Alain Woodrow Les nouvelles sectes paru en 1977, et parlait d'ailleurs de la Secte des Trois Saints Cœurs. 
Après ces lectures, je ne comprenais pas comment les gens pouvaient tomber dans ces panneaux. C'est d'une complexité qui m'échappe encore. Le pouvoir d'un homme, celui du gourou c'est ce qui marque toutes les sectes. Ils étaient tous plus dingues les uns que les autres. La secte qui avait engloutie la femme d'Yves Lecerf et leurs enfants qu'elle avait entraînés, n'y échappait pas.
Est-ce que la femme d'Yves Lecerf croyait véritablement ce que Robert Melchior disait ? Croyait-elle aux messages de dieu qu'il recevait ? De quel nature était le lavage de cerveau ? Et quelle place occupait l'amour dans tout ça ?
Un jour que j'étudiais le thème d'Adolf Hitler, Yves me dit que c'était l'amour aussi qui semblait dominer. 

Dans Les Marchands de Dieu Yves et de grands noms comme Michel de Certeau s'interrogèrent ensemble. On comprend qu'il ai eu besoin d'être épaulé. Et il le fut, sans gagner pour autant. Affronter seul un tel délire peut rendre fou, pas moins.
J'ai connu son fils qui s'était échappé de la secte quand j'ai rencontré Yves. Un garçon dévasté, perdu, terrorisé au visage défait et qui lui raconta des faits terribles. Après avoir lu son livre, je n'étais pas sûre d'avoir envie d'en savoir plus et j'essayais seulement d'aider comme je le pouvais.
Comment la fille d'un haut dignitaire du protestantisme avait-elle pu se laisser entraîner, subjuguer ? Elle était tombée amoureuse, sans doute, pas autre chose. Trop loin finalement, et les procès sont marquants, terribles, sans possibilité, il me semble, de revenir en arrière. 
Aimer le pape Jean... Roger Melchior qui savait faire apparaître du sang sur des draps sortant d'une machine à laver. On peut sourire, c'est pourtant extrêmement triste. Quelle forme de séduction exerçait-il pour qu'on gobe des trucs plus délirants les uns que les autres et qui ne servaient que lui ? Inventer une polygamie dictée par dieu en personne, et on ne contrarie pas dieu. Vouloir coucher avec tout le monde et imaginer la naissance d'un monstre avec je ne sais qui, une Marie quelconque, un projet de dieu. Et se faire plein d'argent avec son assentiment. Ysé était habituée au luxe. Elle le resta.
Je viens de lire sur internet que Barbara Lecerf est morte en 2011 à 51 ans... de quoi ? Cendrine est à la tête de l'entreprise Pianto qui soigne tout et n'importe quoi. L'argent quel place a-t-il dans toutes ces histoires ? La première, c'est sur et dévastatrice.

lundi 15 décembre 2014

Le secret

Je n'ai pas connu d'homme autant détruit par ce mot-là, le secret. La courbe s'est infléchie au maximum de l'insupportable.
"Je n'ai jamais rencontré un homme aussi triste" a dit un ami le jour de mon mariage, puisque Yves était là. Lui. Et pas parce que sa fille-adoptive comme je me nommais, se mariait, ou peut-être inquiet justement d'intuitions dont il était fait aussi. Mais cette tristesse restait comme inamovible, intacte, jour après jour, et lui venait de cette famille qu'il avait perdue et dont il rêvait encore, toujours.
Quand j'ai décidé de me séparer de mon ami, il m'a dit une chose inoubliable et vérifiable ensuite, "Enfin... Tu auras un statut social". Que dire? 
Et sans doute, et jamais je n'ai eu vraiment la conscience de la place, de mon importance dans sa vie, et tout ce dont je ne me suis pas rendue compte, dans ma maladresse d'alors. Il était éternel. Il était invincible, même malade du cœur. Comme si je n'y croyais pas vraiment, comme d'habitude. J'avais le temps et je l'ai perdu.
On manque tellement aux douleurs de autres, sans pouvoir mesurer à quel point. Et pour moi, c'était son histoire qui était tout à fait bouleversante.
Il a souffert du secret et on l'y a mis, sans jeu de mot.


Des secrets, Yves Lecerf n'en manquait pas. Et cela commença ainsi, à déballer un vrai faux secret comme j'en ai rendu compte ailleurs, encore, avec ces deux imbéciles, ces profs sans talent et complètement insouciants de la douleur de l'autre - ils en parlaient pourtant, mais elle devait être ailleurs qu'ici, c'est plus rassurant. La douleur c'est exotique ou ça n'est pas. Douleur des taureaux, douleurs des indigènes, on est sensible ou pas. Et ils ne savaient pas reconnaître la différence entre l'intérieur et l'extérieur, le jeu et la vérité, et pas de la vérité. Ils étaient côte à côte, et à côté de toutes les plaques allumées ensemble pour les faire réfléchir.

Depuis le début, j'ai senti qu'il n'y avait de la place que pour une femme dans la vie d'Yves Lecerf, quelque chose de fixé et la haine aussi dont il était fait, culpabilisé autant. 
"Isabelle...". C'était le prénom de cette femme, Isé, la petite dernière que tout le monde adorait. Je l'imaginais très belle, blonde aux yeux bleus, bien née. Il n'y avait pas de photos chez lui (j'ai bien cherché) ou elles étaient vraiment bien cachées. Je regardais son thème astral qui dans le fond ne me disait pas grand chose. 
Ce n'était pas comme une rivale puisque j'ai toujours respecté sa place, immense, n'ayant dans le fond pas le choix, celle de ses filles et de son fils. Je comprenais évidement qu'ils étaient irremplaçables. Et ce sont simplement nos manques que nous sommes parvenus à partager. Moi celui du père et lui celui des enfants. La place de sa femme était un souvenir de conte de fée. Mais ses enfants c'était plus que ça, plus terrifiant, plus malheureux. Cette femme avait choisi. Et tous, toute la famille, dépendait de ce choix atroce. Les enfants furent entraînés (entraînés aussi à haïr leur père), manipulés, afin de détruire le lien qu'ils avaient avec leur père. Garder le secret de la secte, une prouesse de ce pape Jean...
Yves me racontait comme les choses avaient changées du jour au lendemain. Il avait eu un temps un droit de visite. Mais bientôt les filles se mirent à moquer Yves, son début de calvitie, et bientôt ne lui parlèrent plus. Comment ces enfants auraient-ils pu concilier les délires de la secte et leurs visites avec un père aussi éloigné de ces délires ? Le détruire c'était le plus sûr chemin de garder ce secret.
L'aînée des filles, Cendrine, accusa son père d'inceste. Faux témoignage sans retour.

On était simplement boiteux lui et moi et cela finit par nous amuser. Il ouvrait les bras même fatigué. Il adoptait qui le souhaitait. J'ai vu grandir la bonté en lui et qu'il cachait de peur qu'on ne le blesse, un peu plus, lui qui avait connu l'insupportable.
Son secret, c'était aussi sa fragilité de colosse. On l'avait privé d'enfance et c'était le pire pour lui. A Sommières il me contait les fêtes mystérieuses avec ses enfants. Il les aimait, il les attendait, et cela jusqu'à la fin. Abattu pourtant.
Les souvenirs font mal quand l'absence est patente. Définitive.

lundi 14 avril 2014

L'homme le plus malheureux du monde


La mort n'est pas une expérience. Ni même la vie.

Quand on a ainsi trop de questions... on cherche des réponses tous azimuts. Et d'aucuns le pensaient azimuté. Vous mêmes ! pourrait-on dire.
Franchement comment certains pouvaient-ils se comparer, ironiser et se complaire à mal décrire comme de piètres ethnologues en l’occurrence, le malheur des autres, celui d'Yves Lecerf, leur échappait. Le leur? Non. Leur caméra qui s'enraille ou de mauvais informateurs.
Yves n'en eut cas de rien, dans le fond; en ce qui les concernait. Il avait un ou deux livres d'eux, pour ne citer que Pascal Dibie qui traînaient et que nous n'avons même pas rangés. Un seul malheur à la fois..

Un malheur total, entier, concernait Yves Lecerf, se nourrissant de lui qui avait peur de prendre trop de poids. "C'est lourd!" me disait-il désolé. J'ignorais même ça.
Il ne portait que des costumes bleus, les mêmes, achetés au Monop' des Champs Elysées alors ouvert dans la nuit, pour ceux qui sont aussi trop fatigués pour trouver encore une cravate à cette heure, après une réunion importante au Quick comme il aimait à les faire. Et ses souliers, les mêmes aussi, comme il les nommait et faisait chanter ce vieux mot, lui qui ne souhaitait même plus écouter de musique. Un uniforme.
Plus simplement il s'identifiait avec amusement à Princesse Sarah, un dessin animé qu'on pouvait voir sur la 5 de l'époque. Le vrai dessin animé qui n'osait pas encore se dire Manga. Cette princesse-là orpheline comme lui et maltraitée. Avec ces grand yeux pour les larmes, pour qu'on les voit.



Plein de gentillesse et de désarroi il avait fait un arbre de Noël en Juillet 1986 à l'hôpital où se trouvait sa mère comme elle le lui réclamait. Il l'aimait énormément. Qu'est-ce que ça pouvait changer, un Noël de plus sous le soleil ? Là-bas dans le Gard. Ici à Paris autour de la place Dauphine - une université infréquentable : Paris-Dauphine... Gloire d'un jour.

Comme lui, j'avais des chemins qui n'étaient pas balisés, hélas parfois. Les mauvaises fréquentations c'était notre truc de la nuit. Avant quoi ? 
Au début pourtant, je balisais, comme on le dit aussi, face à Yves Lecerf. Pas sûre du tout d'être à la hauteur. Quand je ne sais pas, je me tais. Je me suis tue quasiment pendant un an. J'étais présente, j'écoutais, j'étais incapable de discuter. Ca inquiétait Yves. Je ne savais pas si il avait conscience de son étrangeté.
Ainsi parfois il s'endormait dans la voiture, un instant, une heure, et je lisais à ses côtés. Je m'interrogeais. Qu'est-ce que je faisais là avec quelqu'un qui était peut-être complètement fou ? Mais j'ai toujours eu moi aussi du temps à perdre. Au moins pour essayer de comprendre quelque chose. Je le veillais en regardant les mouvements de la rue. C'était étrange cet homme au fond de la détresse et qui dormait sans bruit. J'avais peur et je l'aimais. Alors je décidais de l'accompagner. Jusqu'à quand ? Je ne le savais pas. Je ne réclamais rien et pas de vouloir que quelqu'un change pour moi. Mais c'était douloureux et j'ignorais si je le supporterais longtemps.
Une chose aussi difficile au début, c'était cette manière d'Yves qui dormait très mal et était donc toujours plus ou moins fatigué, de s'allonger sur les banquettes et s'y endormant parfois quelques minutes. C'était incongru, mais à part des regards un peu étranges, personne ne trouvait à redire. J'étais gênée, pas honteuse, je m'en souviens.
Mais Yves a changé comme le temps passe, et n'efface pas la douleur, l'érode en la faisant entrer plus profond, à devenir souvenirs finalement. Malheureuse d'être sans père, sans lui je ne serais pas parvenue à rédiger ni ma Maîtrise ou mon DESS. Non pas qu'il m'ait aidé un seul instant à les écrire, mais m'y encourageant non-stop à le faire avec toutes sortes d'arguments même à la noix. Il revenait toujours à ça, accomplir ces travaux pour élargir les possibles, comme des passeports. J'avais besoin d'être encouragée, il le fit généreusement.

La petite télé noir et blanc, ma chambre rangée à peu près au beau milieu de cet appartement en plein dérangement. Comme une vie de hors-la-loi, avec aussi des tendeurs pour tenir les portes de la 2CV (pêchée où ?) quand on roulait. C'était triste mais drôlement rigolo aussi. C'était curieux et j'aimais ça.
Des bagnoles il en avait quatre ou cinq. Des Peugeot décapotables rouges ou blanches. Les voitures plus sérieuses de la fin de sa vie, ce sera pour les dames mieux habillées (dit sans acrimonie). Le contrôle technique devint un truc terrible pour celui qui enfouissait ses souvenirs d'un monde perdu aussi  dans de vieilles voitures des années 70.
A une époque il voulait m'enfermer dans le placard à balais (?)... Nous nous entendions bien, et j'ai le don de faire mon nid, même petit, dans des lieux autant baroques. Le don de savoir créer mon espace vital, joli finalement et cosy. Mais Yves Lecerf avait le bon âge d'être mon père. Alors je partais de ce nid aussi, m'émancipant ne me doutant pas du temps qui nous restait. J'avais le temps puisque nous étions proches.
Je me trompais encore.

jeudi 30 janvier 2014

Gaulliste, tout court...

Cet homme-là, Charles de Gaulle, comptait beaucoup pour Yves Lecerf. Je me rappelle avec quelle satisfaction il aimait à dire, redire qu'il était le seul Gaulliste de la Fac de Vincennes - dont il fut aussi à l'origine, avec d'autres, et de Paris-8, et ce qu'elle devint à Saint-Denis. C'était sans doute vrai. Un spécimen unique de toute manière. Et il parlait comme une sorte de père de ses enfants turbulents et principalement maoïstes d'une certaine époque, en m'expliquant en même temps ce qu'était la "révolution culturelle" décidée par Mao. Compris. Tout le monde peut se tromper.
Et la création de cette Université folle qu'il aimait profondément, le rendait heureux. Cette fac aussi lui ressemblait. Un Gaulliste libertaire ? Ça existe pas !? Il aimait l'Université comme quelque chose qui l'avait en quelque sorte protégé, dans les difficiles moments qu'il avait vécu. Et il en fut l'un des grands hommes, un souvenir d'intelligence.
Il était fait d'une immense, intense curiosité, sans ou avec parti pris. L'important étant de chercher. Et si il trouvait, ce n'était qu'une réponse, il en restait d'autres à trouver. Et comme je l'ai dit, un as en calcul, qui cherchait aussi à justifier une baratinerie comme l'Astrologie. Et je le revois dans sa cuisine (avec ce pense-bête au mur: "Ne pas oublier de fumer une cigarette par jour"), à s'agiter pour trouver une solution réelle à sa passion pour cette science-là.

Le 18 juin a bouleversé sa vie, naturellement. Son père qui a décidé de suite de partir pour l'Angleterre, sa mère décidant de ne pas l'accompagner fût un choc pour l'enfant qu'il était. Yves avait 8 ans et son frère 10. Ce fût cependant une fierté qui ne quitta jamais Yves Lecerf. Fondatrice, formatrice. Et lui permettait peut-être, rassuré sur sa filiation, de se poser des questions annexes et importantes. Me parlant du mari de sa marraine, un polytechnicien qui lui donna envie de le devenir (par amour pour sa marraine comme il le disait), collabora sous Vichy. M'exposant un argument classique, du "il fallait bien diriger la France", classique et dangereux. Et compliqué. 
Mais en même temps ce que j'aimais, c'est qu'il me parlait d'un temps qu'il avait vécu, réellement. Le départ de son père. Sa mère qui devient assistante sociale et qui les élève à Montpellier (ou à Nîmes, j'ai oublié). Et comme les familles d'alors pour certaines étaient déchirées, bien pire que les engueulades politiques des soirs de Noël.

C'est très différent de connaître des gens qui ont été directement impliqués, que ceux qui en parlent intellectuellement, sans l'avoir vécu ou trop jeunes. Aux uns, pour certains, les avis tranchés, aux autres la réalité de familles décomposées et qui cherchent à comprendre pourquoi ils avaient tort, pourquoi ils avaient raison, pourquoi ils avaient même tort d'avoir raison.
Si Yves aimait avant-guerre le soupirant de sa marraine-fée, allait-il le juger après et le condamner comme il se doit ? C'était fait et par tous les tondeurs de femmes. C'est pourquoi on peut gloser à l'infini de l'amitié entre Mitterrand et Bousquet ou Malraux qui se fait aider par Drieu La Rochelle. Devait-on leut cracher à la gueule par principe et laisser pour Malraux sa femme courir à la mort ? Et Drieu La Rochelle avait-il envie que cette femme-là meurt ? Qu'est-ce qu'on veut savoir, sinon une réponse toute prête ? Etait-ce le prix à payer ?
Shame on you !? Si c'était la réponse, ça se saurait. Ça n'a jamais été la réponse d'Yves Lecerf, qui en la matière non plus n'en avait pas de réponse, tranchée.

Le Général parlait du père d'Yves Lecerf dans un endroit de ses Mémoires de guerre, dont-Yves n'avait que deux ou trois tomes. Et je n'ai jamais lu et le regrette à présent.
J'ai le souvenir d'Yves Lecerf arpentant sa maison en répétant mi-amusé mi-réellement triste : "Je suis orphelin... je suis orphelin". Son père a rejoint et organisé les troupes en Afrique du Nord. C'est bien plus tard qu'Yves m'annonça un jour que son père avait été de toujours un socialiste pur et dur. Alors je comprenais autrement le Gaullisme plutôt de droite d'Yves. Il avait une excuse, un cachet faisant foi. C'est comme si il voulait être plus royaliste que le roi, et aussi, je crois, être en accord avec sa position sociale. C'est important. Chercher la cohérence, et donc la réflexion. Yves n'a jamais eu de penchant socialiste. Rancunier. Mais je peux dire à présent, le dossier électoral d'Yves Lecerf  étant clos, qu'il a voté pour François Mitterrand en 1988. Satisfait, quand même, au fond. Réconcilié? Personne ne saura.
J'aimais nos discussions politiques. Nous n'étions pas du même avis, mais en parler, comprendre, en essayant de rester respectueux des positions de l'un de l'autre.
Un jour il m'apprit que son père était socialiste, un vrai Gaulliste de gauche. J'étais heureuse comme s'il s'agissait d'un grand-père de mon bord, et rendait le choix d'Yves d'être de droite autre, intéressant. Et le convaincre de voter Mitterrand plus facile.